PARENTS EN GUERRE (enfants déchirés)



 

«Quand X aura 24, 25 ans, elle viendra peut-être me consulter en me disant: ”Un jour, vous avez été expert dans mon dossier, vous avez rencontré papa, maman. Je vais vous demander de travailler pour moi et de ne pas les inviter à mon mariage parce qu’ils ont gâché tous les moments heureux de ma vie.”»

– Extrait d’une expertise relative à une Montréalaise de 9 ans déposée en Cour supérieure en 2009

De nombreux cas

37 %
Proportion de familles monoparentales ou recomposées au Québec (Parmi les familles avec enfant de moins de 25 ans à la maison)
415 000
Nombre de familles éclatées au Québec

Source: Ministère de la Famille du Québec, Bulletin trimestriel de février 2014

Catherine* ne s’endormait jamais sans sa peluche. La petite ne savait pas que son toutou adoré était en fait une arme. Dans son ventre nichait une caméra, enfouie là par son père, qui était convaincu de prendre un jour son ex-conjointe en flagrant délit d’incompétence.

La caméra avait beau filmer, le père, lui, ne voyait rien. Ou du moins, pas l’essentiel: que sa guerre d’usure détruirait son enfant bien avant de briser son ex. «Grandir dans le conflit altère toute la construction des jeunes. Ils sont déboussolés, comme des poupées tiraillées», prévient Valérie Morel, conseillère clinique au Centre jeunesse de la Montérégie, où a abouti le dossier.

La Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) intervient de plus en plus souvent dans la vie de parents à couteaux tirés. Mais le problème des séparations acrimonieuses est infiniment plus vaste. Dans les écoles, au tribunal, dans les bureaux d’avocats ou de psychologues, on retrouve des milliers et des milliers d’enfants coincés entre deux feux.

Si la vaste majorité des parents séparés fait bien les choses, les études montrent que le quart d’entre eux se dénigrent et se sabotent à qui mieux mieux. Un sur dix se livre même à un vrai saccage. Leur colère les aveugle.

Parmi tous les parents séparés

25 %
S’affrontent au sujet de leurs enfant après leur rupture (en se dénigrant et en sapant leur autorité respective)
50 %
S’ignorent sans se nuire
25 %
Coopèrent (en se concertant et en se donnant du soutien mutuel)

Source: Trajectoires de coparentalité post-rupture conjugale, 2013, Revue internationale de l’éducation familiale, Julie Tremblay et al.)

Bonjour la police

Au moment de s’échanger leur enfant, un policier et son ex-conjointe en sont venus aux coups dans un stationnement, illustre l’avocate en droit de la famille Suzanne Moisan. «L’un des deux a fermé la porte de l’auto sur l’autre. Maintenant, le transfert se fait au poste de police…»

Des couples semblables, l’intervenante Linda Provost en a vu des dizaines. «La police de Saint-Eustache m’en a encore envoyé un la semaine dernière», précise la coordonnatrice de SOS Jeunesse. Un jour, un père avait même donné rendez-vous à son ex-conjointe au début de la nuit, en conseillant aux agents de lui faire passer l’alcootest. «Il savait qu’elle recevait des amis ce soir-là, alors il a voulu la piéger. Mais elle n’avait rien bu. Ç’a explosé au poste. Les policiers en ont assez de voir ça.»

Au Québec, une trentaine d’organismes comme le sien assurent donc des échanges d’enfant supervisés – généralement sur ordre du tribunal – pour empêcher les parents de se croiser.

Leurs clients se comptent par centaines. Et sont très à cran. «À chaque échange, les parents d’une cocote de 3 ans nous la faisaient déshabiller pour noter la moindre égratignure», raconte Linda Provost.

«Je ne compte plus les clients qui débarquent avec des photos de fesses irritées. Ils sont prêts à baisser la culotte de l’enfant, à lui faire subir quelque chose de déshonorant», ajoute Me Moisan.

Autre cas classique: acheter en cachette un téléphone portable à son enfant en lui disant qu’il peut appeler en tout temps, même la nuit. «Je vois ça à répétition. Ça induit la peur», prévient le psychologue et témoin expert Hubert Van Gijseghem.

Certains parents jouent carrément à Big Brother. «Madame a engagé un détective pour suivre monsieur alors qu’il était avec sa fille», précise un jugement rendu à Montréal en 2012.

Un père de la Rive-Sud a plutôt installé des caméras chez lui et dans sa voiture, en plus d’utiliser toutes sortes de caméras cachées dans des téléphones, des crayons, des montres. «Après avoir offert un petit sac à dos ourson équipé d’une petite enregistreuse à son fils, […] il a fait modifier un X-Box pour écouter les conversations au domicile de la mère», ajoute la juge, qui lui a donc imposé des contacts supervisés, en 2012.

Comment évoluent les conflits

37%
des familles québécoises sont éclatées, soit 415 000 familles regroupant environ environ 650 000 enfants.
32%
des parents avaient de très nombreux conflits au départ, mais ont vu leur nombre chuter à un faible niveau.
31%
avaient de très nombreux conflits au départ et sont restés dans cette situation.
26%
avaient peu de conflits au départ et sont restés dans cette situation.
11%
avaient peu de conflits au départ, mais les ont vus devenir très nombreux.

Sources: Ministère de la Famille du Québec, Bulletin trimestriel, février 2014; Post-Separation Conflict Trajectories, 2009, Marriage & Family Review, pour 123 familles de la région de Québec, interrogées entre 5 et 54 mois après la rupture, puis un an plus tard.

Cahiers d’insultes

Le tribunal ordonne souvent aux parents de communiquer par écrit. Là encore, plusieurs dérapent. Un cahier revenait avec le nom de l’enfant sans cesse raturé, effacé avec du correcteur blanc ou sous un autocollant, raconte Linda Provost. À tour de rôle, le père et la mère faisaient disparaître le nom de famille de l’autre.

D’autres cahiers sont ponctués d’injures ou d’obscénités. «Un parent a même caché un message dans la couche du bébé», raconte Martin Tessier, directeur du Petit Pont, qui offre sur la Rive-Sud le même genre de service que SOS Jeunesse.

«Le cahier voyage dans le sac à dos des enfants. Dès qu’ils en sont capables, certains lisent tout, tout», prévient la travailleuse sociale et médiatrice familiale Lorraine Filion. «Un garçon de 11 ans m’a expliqué: «Je veux préparer mon père, parce que ça va le choquer…» »

Comme autant de petits paratonnerres, les enfants se voient confier des messages inacceptables – très souvent, d’ordre financier – et essuient les foudres du destinataire.

Leurs sentiments à eux n’ont aucune place, dénonce Lorraine Filion. «L’enfant est joyeux en quittant la maison, mais devient taciturne dans l’auto ou le métro. Il se prépare à subir un interrogatoire. Il sait qu’il n’a pas le droit de montrer qu’il a eu du plaisir chez l’autre.»

Chaque fois qu’elle revenait de chez son père, une fillette de 5 ans trouvait sa maman en larmes dans le noir, illustre Francine Cyr, professeure de psychologie à l’Université de Montréal et spécialiste des familles à haut niveau de conflits. «Pour la rassurer, elle lui disait que ç’avait été plate avec papa. Ensuite, elle barbouillait partout dans sa chambre.»

«Les parents qui s’entredéchirent sont plus stressés, colériques et rejetants avec leurs enfants», ajoute la psychologue, à qui la cour demande souvent de réparer les dégâts.

Entre l’arbre et l’écorce

Exposer l’enfant aux conflits l’épuise, l’insécurise et le déchire. Un enfant aime ses deux parents. Mais si chacun d’eux réagit mal lorsqu’il se rapproche de l’autre, il se sent forcé de choisir. Ce que les experts ont baptisé «conflit d’allégeance». «Les enfants absorbent les messages comme des éponges, un liquide: tous les messages, qu’ils soient dits avec des mots ou non», précise un jugement concernant un garçon de 7 ans, contaminé par la rancoeur de son père.

Lors d’une étude menée en 2012-2013, les parents en échange de garde ou visite supervisés ont globalement admis se sentir hostiles à l’égard de leur ex. Mais selon eux, leur enfant ne vivait aucun conflit d’allégeance. «Notre hypothèse, c’est que ces parents se bouchent les yeux; ils ont du mal à reconnaître que l’enfant souffre», avance l’auteure Marie-Christine Saint-Jacques, professeure à l’École de service social de l’Université Laval.

Vengeance

Pour d’autres, le désir de vengeance surpasse tout. Une mère a habillé sa fille de 9 ans d’une vieille salopette de neige criarde lors d’une sortie avec son père. «La petite était très coquette, elle avait honte», se souvient Linda Provost.

Des jugements récents font état de comportements tout aussi puérils. «Depuis la rupture, les parties se sont employées à se rendre la vie misérable, résume l’un d’eux. Dès que l’enfant n’est pas à la garderie, à l’heure prévue au jugement, monsieur ou madame n’hésite pas à signaler sa disparition à la police.»

Chaque semaine, à Montréal, ce scénario se répète. Jadis, les policiers faisaient respecter les ordonnances des tribunaux. Mais il y a 10 ans, le contentieux a décrété qu’ils ne devaient plus s’interposer dans les affaires civiles. «On se faisait poursuivre, et parfois, on perdait», explique le sergent-détective Laurent Gingras, du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Par contre, dit-il, «on aide encore les parents à se parler, on les raisonne pour qu’ils ne traumatisent pas les enfants».

Souvent, le mal est déjà fait, de nombreux coups de fil ayant précédé l’appel à la police. À Québec, une fillette de 4 ans l’a bien expliqué au tribunal: «Maman téléphone à tout le monde pour leur dire que papa n’est pas gentil.»

* Le nom a été changé pour préserver l’anonymat.

Mal préparés au divorce

Au moins la moitié des parents en guerre sont victimes de croyances erronées au sujet de la séparation, prévient le psychologue Hubert Van Gijseghem, qui réalise des dizaines d’expertises familiales par année.

« On a trop banalisé ses effets. En réalité, l’enfant peut réagir très fortement. S’il revient tendu, agressif, ou s’il dort mal, le parent saute aux conclusions; il blâme l’autre, qu’il pense inadéquat. Mais il se trompe sur l’origine du problème. »

Au fil du temps, le malentendu s’accentue. « Sans s’en rendre compte, les parents gardent les yeux grand ouverts à l’égard du moindre signe confirmant leurs craintes, et ils les ferment à l’égard de tout signe rassurant. Ce qu’on appelle le biais de confirmation. »

« Il faudrait enseigner ces choses aux parents, quand ils se parlent encore et n’ont pas encore glissé trop loin dans leur affrontement. »

Qui sont les parents à risque?

« Ils ne décrochent pas de la relation. Quelque chose de pathologique les empêche de tourner la page. Ils sont dans leur souffrance et parlent comme si la séparation était survenue il y a quatre jours, alors qu’elle remonte à quatre ans. »

« D’autres sont trop protecteurs ou contrôlants. Ils ont une définition très rigide du bon parent et n’acceptent pas que l’autre fasse les choses à sa façon. »

– Lorraine Filion, travailleuse sociale et médiatrice familiale

« Ils ne font pas la différence entre leur personne et celle de leur enfant; ils sont en symbiose. Ils disent : il nous a abandonnés; il nous a fait de la peine. »

« Les instruits sont pires. Ils ont le plus d’argent pour se payer des avocats mercenaires et s’obstiner sur des pacotilles. »

– Linda Provost  coordonnatrice de SOS Jeunesse

« Les cas extrêmes souffrent de troubles de la personnalité – généralement non diagnostiqués – limite, narcissique, paranoïaques. Le stress de la séparation a pu déclencher ou accentuer des problèmes de santé mentale. »

– Marie-Hélène Gagné, professeure de psychologie à l’Université Laval

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