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Bâtir un monde à deux pôles. » pour empêcher « le chaos» Est-ce un vœu pieux .


l’organisation du monde ne peut être que multipolaire et ne peut que reposer sur le multilatéralisme. » En visite en Polynésie française durant l’été 2003, Jacques Chirac réitère le credo diplomatique de la France depuis qu’il est président : « Contre le chaos politique qui résulterait du jeu aveugle des rivalités
internationales, la France s’emploie à construire un monde multipolaire » ; seule ou avec toutes les bonnes volontés qui veulent bien se joindre à son « combat », elle souligne son « attachement au multilatéralisme comme le moyen adapté de prévention et de règlement efficaces des crises, en réponse aux menaces et défis d’ordre mondial et régional »

L’objectif est d’analyser si, d’un point de vue théorique, l’assimilation de l’ordre mondial à un équilibre multipolaire est fondée et si, ipso facto, l’alternative proposée par la France à l’actuel système unipolaire dominé par les États-Unis est crédible. Pour ce faire, tout d’abord rappeler les fondements de la conception réaliste de l’ordre international, tant les autorités françaises elles-mêmes, en définissant un système multipolaire comme un monde caractérisé par l’existence de « plusieurs pôles de stabilité » , inscrivent leur conduite diplomatique dans la perspective théorique réaliste et la pratique de la Realpolitik selon lesquelles l’ordre est synonyme de système stable.


Une fois ce rappel effectué, le consensus réaliste relatif à la dimension descriptive du concept – qu’est-ce que l’ordre international ? – ne saurait faire oublier les dissensions dues aux dimensions prescriptives du concept – comment obtenir et maintenir l’ordre international ? En effet, pour certains réalistes, l’ordre a pour fondement l’équilibre des puissances, alors que pour d’autres, au contraire, il implique une hiérarchie entre puissances. La question qui se pose alors est la suivante : comment les départager ? Le test au moyen duquel on peut essayer de répondre à cette question consiste à vérifier la cohérence logique et la corroboration empirique des deux variantes du réalisme, conformément à l’idée que se fait de l’évaluation d’une théorie le fondateur même du réalisme moderne, Hans Joachim Morgenthau : « Les faits, tels qu’ils sont réellement, conduisent-ils eux-mêmes à la conclusion que la théorie a établie à leur sujet, et les conclusions auxquelles la théorie aboutit découlent-elles, avec une nécessité logique, de ses prémisses ? » Dans un troisième temps, nous allons donc départager les thèses de l’ordre par l’équilibre et par la hiérarchie, du point de vue de la cohérence scientifique d’un côté, de la confrontation à l’histoire, de l’autre. Or, au vu de ce test, il apparaît que la thèse de l’ordre par la hiérarchie des puissances s’accorde davantage avec les faits et est davantage conséquente avec les postulats réalistes que celle de l’ordre par l’équilibre, ce qui nous amène à donner la réponse suivante à notre question initiale : l’espoir d’un ordre international fondé sur l’équilibre multipolaire est illusoire.

L’ORDRE, C’EST LA STABILITÉ
Contrairement à une idée reçue, les réalistes se distinguent des autres approches non pas par l’affirmation de l’état de nature, ou d’anarchie, dans lequel se déroulent les relations entre unités politiques, mais par l’assimilation de cet état d’anarchie à un état de guerre : ainsi, selon Thomas Hobbes, les États « sont à cause de leur indépendance dans une continuelle suspicion, et dans la situation et posture des gladiateurs, leurs armes pointées, les yeux de chacun fixés sur l’autre, […] toutes choses qui constituent une attitude de guerre »; de même, selon Raymond Aron, « les relations
interétatiques […] comportent par essence l’alternative de la guerre et de la paix » du fait de « l’absence d’une instance qui détienne le monopole de la violence physique légitime »

Que signifie plus précisément cette notion d’état de guerre ? Écoutons T. Hobbes : la guerre « ne consiste pas seulement dans la bataille et dans les combats effectifs, mais dans un espace de temps où la volonté de s’affronter en des batailles est suffisamment avérée » ; la nature de la guerre, répète-t-il, « ne consiste pas dans un combat effectif, mais dans une disposition avérée, allant dans ce sens, aussi longtemps qu’il n’y a pas d’assurance du contraire. Tout autre temps se nomme paix »

Jean-Jacques Rousseau dira la même chose : « J’appelle guerre de puissance à puissance l’effet d’une disposition mutuelle, constante et manifestée de détruire l’État ennemi, ou de l’affaiblir au moins par tous les effets qu’on le peut. Cette disposition réduite en acte est la guerre proprement dite ; tant qu’elle reste sans effet, elle n’est que l’état de guerre. […] l’état de guerre est naturel entre les puissances. » Si donc pour les réalistes l’état d’anarchie est synonyme d’état de guerre, cela veut
dire que la volonté avérée de s’affronter est permanente entre États, qu’il existe en permanence une disposition partagée entre eux à se détruire ; en quelque sorte, parce que les États sont souverains et entretiennent entre eux des relations régulières, les relations interétatiques « se déroulent à l’ombre de la guerre », et celle-ci « est de tous les temps historiques et de toutes les civilisations »

Dans ces conditions, la paix, au sens simple de disparition de la volonté avérée de se battre et, a fortiori, au sens fort d’apparition d’une disposition avérée de ne pas se battre, n’est logiquement envisageable qu’à condition de mettre fin à l’état d’anarchie, ce qui revient à envisager l’instauration d’un gouvernement mondial. C’est ce qu’écrit Kenneth N. Waltz : s’il est exact que « la guerre existe parce que rien ne l’empêche […], alors il est vrai qu’avec un gouvernement international il n’y aurait
plus de guerres internationales » Cela étant, pour K. N. Waltz comme pour l’ensemble des réalistes, une telle solution, « pour être logiquement irréfutable », n’en est pas moins « pratiquement irréalisable »
La seule politique susceptible d’atténuer les conséquences néfastes de l’état de guerre consiste alors, faute de pouvoir penser la paix en état d’anarchie, à essayer de stabiliser la trêve qui sépare deux recours effectifs à la force ; à prolonger, autrement dit, « la suspension, plus ou moins durable, des modalités violentes de la rivalité entre unités politiques, […] à l’ombre des batailles passées et dans la crainte ou l’attente des batailles futures »


C’est à cette trêve que les réalistes assimilent l’ordre international : sur la base aronienne de la définition du système international comme « ensemble constitué par des unités politiques qui entretiennent les unes avec les autres des relations régulières et qui sont toutes susceptibles d’être impliquées dans une guerre générale », l’ordre international peut être défini comme l’état d’un système international momentanément à l’abri d’une guerre générale. Plus précisément, l’ordre international des réalistes est synonyme de stabilité internationale, définie comme la capacité d’un système international à perdurer dans la configuration qui est la sienne sans subir de transformations suite à une guerre entre grandes puissances ; tel est le cas lorsque le système international existant est accepté comme légitime par les États qui en sont membres, c’est-à-dire lorsque aucune grande puissance ne croit profitable d’essayer de le changer par le recours à la force.

Une fois défini l’ordre international, la question qui se pose aux réalistes est la suivante : par quel moyen obtenir et maintenir cet ordre, qui est le moindre mal auquel un système international peut accéder et auquel tout État pris individuellement peut aspirer ? Dans quelles conditions, forcément éphémères vu l’état de guerre latent, peut-on s’attendre à ce que le système international ne soit pas exposé au risque d’une guerre généralisée ? Par quels moyens parvenir à ce que les grands États reconnaissent le système comme légitime ou du moins estiment, ne serait-ce que temporairement, qu’il est dans leur intérêt de ne pas recourir à la force pour tenter de changer l’ordre international existant ? À cette interrogation, les réponses divergent : pour certains réalistes, l’ordre international est obtenu et maintenu par l’équilibre des puissances ; pour d’autres, l’ordre international est obtenu et maintenu grâce à la suprématie de l’une des puissances.

L’ORDRE PAR L’ÉQUILIBRE OU PAR L’HÉGÉMONIE ?
La première solution est proposée par la grande majorité des réalistes s’appuyant sur ce que Henry Kissinger appelle « l’enseignement classique de l’Histoire », à savoir « qu’aucune société ne peut perdurer si elle est livrée sans défense à un agresseur éventuel » . D’après H. J. Morgenthau, R. Aron, K. N. Waltz et H. Kissinger, chaque État doit, pour assurer sa sécurité face à la politique de puissance d’autrui, pratiquer une politique du self-help , qui consiste concrètement à empêcher tout
autre État « d’accumuler des forces supérieures à celles de ses rivaux coalisés »

Seule une telle politique est susceptible d’aboutir à un équilibre des puissances défini comme une configuration au sein de laquelle aucun État « ne possède des forces telles que les États voisins soient incapables de défendre leurs droits contre lui » . Et dans un tel environnement, l’ordre est assuré grâce à l’improbabilité de la guerre, étant donné que chaque État sachant son rival (ses rivaux) plus ou moins
aussi fort(s) que lui, va recourir à des moyens pacifiques de règlement des conflits d’intérêts plutôt que de se risquer à un recours à la force aux résultats forcément aléatoires . C’est ainsi que H. Kissinger note, au sujet du système international à venir, que « l’ordre devra surgir […] de la conciliation et de l’équilibre d’intérêts nationaux concurrents »

La seconde solution est retenue par une petite minorité de réalistes. Intégrant des dimensions non exclusivement politico-militaires dans leur raisonnement, et notamment la productivité économique et le dynamisme démographique, A. F. Kenneth Organski et Robert Gilpin affirment que la politique de self-help à laquelle se livrent.

les États pour cause d’état d’anarchie aboutit non pas à un équilibre, mais au contraire à une hiérarchie, grâce à la prépondérance en ressources que finit par acquérir, au moins temporairement, l’une des puissances par rapport aux autres. C’est grâce à cette hégémonie que l’ordre international est assuré. En effet, la suprématie dont dispose la puissance dominante en matière de ressources militaires et symboliques lui permet de gérer l’ordre existant à son bénéfice ainsi qu’à celui d’un ensemble de puissances secondaires ; celles-ci sont alors satisfaites de l’ordre existant, contribuant ce
faisant à le reproduire par respect des normes existantes interposé, et seules quelques
puissances insatisfaites remettent en cause la légitimité de l’ordre international ; or, il n’est pas dans l’intérêt de ces challengers révisionnistes de recourir à la force vu l’écart de puissance qui les sépare de la coalition réunissant contre elles puissance hégémonique et puissances secondaires satisfaites.


Quant à la puissance dominante, elle n’a pas davantage intérêt à essayer de changer le statu quo par le recours à la force armée : « La nation dominante a créé un système au sein duquel des règles et
des normes fournissent des bénéfices dans les domaines économique et de sécurité. Elle est soutenue par un ensemble de nations satisfaites. Dans ces conditions, prendre l’initiative d’un conflit armé est contre-productif, étant donné que la nation dominante subvertirait les règles qu’elle a mises sur pied, ce qu’elle ne saurait faire sans remettre en cause le soutien dont elle bénéficie. » Entre ces deux solutions, l’incompatibilité est totale , alors que pourtant le point de départ – le constat empirique de l’anarchie synonyme d’état de guerre – tout comme le point d’arrivée – la préférence normative pour l’ordre par rapport au désordre – sont les mêmes : les adeptes de l’équilibre des puissances affirment que l’ordre résulte de l’équilibre des forces et le désordre du déséquilibre, et en déduisent que tout État désireux d’assurer sa sécurité pratique une politique visant à contrebalancer, seul ou par des alliances, la puissance de tout autre État ; les adeptes des cycles de puissances, au contraire, voient dans le déséquilibre unipolaire un facteur d’ordre et dans la parité une source de désordre, et en déduisent que pour assurer leur sécurité, la plupart des États pratiquent une politique de bandwagon
, c’est-à-dire de soutien, voire d’allégeance, à la puissance hégémonique, dont la suprématie aurait
justement dû être prévenue si la politique d’équilibre avait prévalu. Quelle est alors, par rapport aux fondamentaux du réalisme, la « bonne » conception de l’ordre international ?

L’ORDRE PAR L’HÉGÉMONIE : LA PREUVE PAR LA THÉORIE
Pour répondre à ces questions, un retour aux sources s’impose. Chez T. Hobbes, on l’a vu, l’état de guerre existe entre États « à cause de leur indépendance ». L’État lui-même cependant, le Léviathan, « n’est qu’un homme artificiel » . À l’origine de l’état de guerre entre États il y a donc l’homme, et plus exactement la nature humaine. D’après T. Hobbes, « Dieu a fait les hommes […] égaux quant aux facultés du corps et de l’esprit » . Exprimé autrement, si état de guerre il y a, c’est à cause de l’égalité de forces et d’intelligence qui les caractérise. Déduction : pour que l’état de guerre cesse et que donc l’ordre règne, il faut que l’égalité cesse. En effet, s’il est vrai qu’à l’état de nature entre hommes, c’est de « l’égalité des aptitudes [que] découle une égalité dans l’espoir d’atteindre nos fins », avec pour conséquence que « si deux hommes désirent la même chose alors qu’il n’est pas possible qu’ils en jouissent tous les deux, ils deviennent ennemis, et dans la poursuite de cette fin (qui est principalement leur propre conservation, mais parfois seulement leur agrément), chacun s’efforce de
détruire ou de dominer l’autre » , alors seule une inégalité de force et d’intelligence pourra mettre fin à l’état de guerre. Dans les relations entre États, c’est très exactement cette inégalité qu’introduit le déséquilibre unipolaire : inégalité matérielle – en « force » – tout d’abord, à cause de la différence en hard power dont bénéficie la puissance dominante ; inégalité symbolique – en « esprit » – ensuite, à cause de la supériorité en soft ou structural power, grâce à laquelle la puissance dominante parvient à
mettre sur pied des règles de fonctionnement du système telles que les autres puissances conçoivent leur intérêt national de façon compatible avec l’intérêt national de la puissance dominante et donc intériorisent la légitimité du système existant . À l’inverse, les adeptes de l’équilibre multipolaire trahissent la pensée de T. Hobbes : par quel miracle, l’égalité, qui chez T. Hobbes aboutit à ce que tout un chacun se dit qu’il a une chance sur deux de l’emporter sur autrui, parvient-elle chez H. J. Morgenthau, R. Aron et H. Kissinger, à inciter les États à la prudence, de peur de ne pas pouvoir
l’emporter sur autrui ? Vu la volonté de puissance à la base de toute action, l’égalité des forces, loin d’inhiber le recours à la force, devrait logiquement le favoriser. À la rigueur, pourrait-on dire, l’équilibre est susceptible de stabiliser les relations interétatiques si les États cherchent moins la puissance comme fin en soi qu’ils ne la recherchent comme moyen en vue de la fin que serait la sécurité. C’est le postulat de K. N. Waltz, qui en tant que réaliste défensif affirme que les États sont d’abord des « security seekers » : « Dans l’anarchie, la sécurité est l’objectif premier. […] Ce n’est qu’à condition que leur survie soit assurée que les États cherchent à satisfaire d’autres buts tels que la tranquillité, le profit, ou la puissance. » On conçoit parfaitement que la prudence défensive, plutôt que la volonté offensive, guide le comportement d’États cherchant à assurer leur sécurité et que, par conséquent, ces États se sentiraient en sécurité en cas d’équilibre, qui serait donc facteur d’ordre. Reste que K. N. Waltz lui-même accorde sa préférence à un équilibre bipolaire plutôt que multipolaire, ce qui va déjà à l’encontre des présupposés français ; surtout, l’argument qu’il invoque en faveur de l’équilibre bipolaire réhabilite a contrario la supériorité de la thèse de la stabilité par le déséquilibre unipolaire. À l’origine de la conception de K. N. Waltz se trouve non pas le réalisme de T. Hobbes, mais celui de J.-J. Rousseau, résumé dans la métaphore du chasseur de cerf. D’après J.-J. Rousseau, l’homme préhistorique n’est nullement un loup pour l’homme car, la plupart du temps, il n’a guère de contact avec autrui et vit seul. Ce n’est que lorsqu’il ne peut pas faire autrement que le bon sauvage fait appel à ses semblables, et c’est à ce moment que l’état de nature se transforme en état de guerre.


Poussés par la faim, plusieurs chasseurs se réunissent pour chasser un cerf, proie suffisamment importante pour les mettre tous à l’abri du besoin pendant un bon moment. Lors de la conclusion de cet accord, il y a coïncidence entre l’intérêt particulier de chaque chasseur (calmer sa faim) et l’intérêt commun à l’ensemble des chasseurs (coopérer avec les autres car un homme seul ne saurait abattre un cerf). Le dilemme, d’après J.-J. Rousseau, survient lorsque l’un des chasseurs voit passer devant lui un lièvre : il a le choix entre, soit attraper le lièvre et, ce faisant, calmer sa faim, même si ce n’est que pour un court instant, et bien sûr au risque de laisser s’échapper le cerf, ce qui revient à rompre l’engagement pris à l’égard des autres chasseurs ; soit laisser s’échapper le lièvre pour se concentrer sur le cerf, sans être sûr cependant ni de ce que le cerf sera vraiment abattu, ni de ce que l’un des autres chasseurs, voyant passer à son tour le lièvre devant lui, n’en profite pour le capturer, avec pour conséquence là encore la fuite du cerf. Confronté à l’opposition entre son intérêt particulier immédiat et l’intérêt commun à plus long terme, le chasseur, d’après J.-J. Rousseau, fera prévaloir son intérêt particulier : « S’agissait-il de prendre un cerf, chacun sentait bien qu’il devait pour cela garder fidèlement son poste ; mais si un lièvre venait à passer à la portée de l’un d’eux, il ne faut pas douter qu’il le poursuivit sans scrupule, qu’ayant atteint sa proie, il ne se souciât fort peu de faire manquer la leur à ses compagnons. » Pour J.-J. Rousseau, c’est bien l’anarchie, et plus exactement l’incertitude subjective concomitante de l’absence objective d’autorité centrale, qui explique le comportement égoïste à l’état de nature : si le chasseur a préféré son intérêt propre à l’intérêt commun dans sa quête de subsistance, ce n’est pas à cause de sa nature, vu le postulat rousseauiste du bon sauvage qui ne cherche pas à dominer autrui, mais parce qu’il ne peut jamais être sûr du comportement d’autrui (s’il laisse s’échapper le lièvre, qui l’assure de ce que son compagnon n’en profite pour l’attraper lorsqu’il passera devant lui ?), étant donné que par définition il n’y a pas d’autorité sanctionnant le manquement éventuel aux engagements donnés. Transféré au niveau des relations entre États, ce raisonnement l’amène à affirmer que l’état de guerre entre puissances est naturel non pas, comme chez T. Hobbes, parce que tout État cherche à dominer autrui, mais parce que chacun « se sent faible tant qu’il en est de plus forts que lui » . Or, si c’est la crainte pour sa propre survie qui fait que tout État cherche à se rendre « plus puissant que tous ses voisins » , alors il suffit de réduire cette crainte
pour que soit atténué le dilemme de la sécurité que provoque la politique de puissance qu’est amené à pratiquer tout État en vue d’assurer sa sécurité. Comment réduire cette crainte ? En réduisant l’incertitude quant au comportement d’autrui, en rendant le comportement d’autrui prévisible.
D’après K. N. Waltz, faute de gouvernement mondial qui, en mettant fin à l’état d’anarchie, supprimerait l’incertitude quant au comportement d’autrui, vu les sanctions auxquelles s’expose tout comportement déviant par rapport aux normes en vigueur, c’est l’équilibre bipolaire qui, davantage que l’équilibre multipolaire, est apte à remplir cette fonction de réduction de l’incertitude. En effet, il est bien plus facile de prévoir ce qu’un seul adversaire est susceptible de faire que de prédire ce que plusieurs rivaux sont susceptibles de faire . Reste que la réduction de l’incertitude est encore plus grande en cas de déséquilibre unipolaire. Dans une telle configuration, l’écart de puissance est tel que tout un chacun est susceptible de savoir ce qu’autrui va faire et par là même se sent en sécurité : les puissances moindres parce qu’elles savent que la puissance dominante, sûre de pouvoir imposer sa volonté, n’a pas besoin de recourir à la violence armée ; la puissance dominante parce qu’elle sait que
les puissances secondaires ne peuvent recourir à la violence armée contre elle, sûres
qu’elles sont de ne pas pouvoir l’emporter par la force. Bref, du point de vue de la théorie réaliste, et que l’on voie dans les États des maximisateurs de puissance ou des optimisateurs de sécurité, le déséquilibre unipolaire est le seul apte à assurer l’ordre international défini comme absence de grande
guerre. Le déséquilibre unipolaire est l’ersatz de gouvernement mondial en bonne et due forme, avec la puissance dominante assumant le rôle que le souverain-représentant hobbésien joue dans l’ordre interne en monopolisant la contrainte physique légitime et symbolique et en réduisant l’incertitude quant au comportement de tout un chacun ; le système unipolaire est synonyme d’anarchie de jure mais de hiérarchie de facto, car l’écart de puissance, hard et soft, rend prévisible le comportement de tout un chacun, dominant ou dominé, offensif ou défensif, permettant ainsi à l’ordre de s’installer dans la durée.

L’ORDRE PAR L’HÉGÉMONIE :
LA PREUVE PAR L’HISTOIRE

Comment expliquer alors, si sur la base des fondements théoriques du réalisme, l’ordre n’est envisageable qu’en cas de présence d’une puissance prépondérante, que les ordres qui ont existé dans l’histoire des relations internationales soient volontiers présentés comme des équilibres soit multipolaires – concert des nations et système bismarckien au XIXe siècle –, soit bipolaire – longue paix américano-soviétique pendant la guerre froide ? L’explication est simple : ce n’est qu’en apparence que ces systèmes ont été des systèmes d’équilibre, car les équilibres multi- ou bipolaires cachent
en fait des déséquilibres unipolaires.

C’est le cas tout d’abord au XIXe siècle. D’après les adeptes de la théorie de l’équilibre des puissances, la stabilité du XIXe siècle est due à la politique d’équilibre que mènent les États membres du concert européen des puissances, capables d’éviter toute conflagration générale et de circonscrire les conflits armés comme autant d’ajustements de l’ordre – guerre de Crimée, guerres de l’unification italienne et surtout allemande. Dire cela, c’est oublier les ambiguïtés de la définition de l’équilibre. Il y a équilibre, dit David Hume, lorsque aucun État ne « concentre entre ses mains des forces telles que les États voisins soient incapables de défendre leurs droits contre lui ». Pour défendre ses « droits », chaque État à sa disposition deux moyens : l’augmentation de ses capacités d’un côté, l’alliance avec d’autres puissances de l’autre. Étant donné que l’augmentation des capacités connaît des limites et ne
peut se faire qu’à long terme, c’est en s’alliant avec d’autres États qu’un État est susceptible de maintenir l’équilibre. D’où la définition proposée par R. Aron : il y a équilibre lorsque aucun État n’accumule « des forces supérieures à celles de ses adversaires coalisés ». Lue a contrario, cette définition signifie qu’il peut y avoir équilibre lorsqu’un État accumule autant de forces que ses adversaires coalisés. Or, il s’agit là d’un équilibre paradoxal, étant donné qu’il n’y a plus équilibre au sens de répartition approximativement égalitaire des forces entre l’ensemble des puissances concernées, mais équilibre entre une puissance d’un côté et l’ensemble des autres puissances de
l’autre. Un tel équilibre est bien davantage un déséquilibre en faveur d’une puissance prépondérante par rapport à toutes les autres puissances prises individuellement, c’est-à-dire un déséquilibre unipolaire, d’autant plus synonyme d’ordre hégémonique que dans l’histoire, il n’y a pas eu une puissance prépondérante d’un côté, et les autres de l’autre, « coalisées » entre elles, mais une puissance prépondérante s’efforçant de maintenir l’équilibre entre les autres, c’est-à-dire les empêchant justement de s’allier entre elles pour équilibrer sa propre prépondérance.


Au XIXe siècle coexistent ainsi deux équilibres et non pas un seul : d’un côté, un premier équilibre, régional, maintient une égalité approximative entre les quatre puissances continentales que sont la France, la Russie, l’Autriche(-Hongrie) et la Prusse/Allemagne ; de l’autre, un deuxième équilibre, de portée mondiale cette fois, s’établit entre ces quatre puissances, d’une part, et le Royaume-Uni, d’autre part. L’équilibre multipolaire cache une pax britannica, un déséquilibre unipolaire au profit
du Royaume-Uni qui joue le rôle d’équilibreur, car toute la politique britannique consiste à pratiquer une politique du « offshore balancing » visant à maintenir un équilibre approximatif entre les quatre puissances continentales, étant donné que sa propre suprématie mondiale est à la merci d’un déséquilibre entre les quatre grands européens. C’est précisément la rupture de l’équilibre continental, synonyme d’érosion du déséquilibre unipolaire mondial, qui est à l’origine de la fin de l’ordre international du XIXe siècle. Victime de surexpansion impériale et confronté à un ralentissement
relatif de sa croissance , le Royaume-Uni doit faire face au défi d’une Allemagne unifiée connaissant tout à la fois une augmentation rapide de sa puissance économique et technologique, pratiquant à partir de Guillaume II une politique révisionniste de remise en cause du statu quo, et profitant de l’affaiblissement de la France dépouillée d’une partie de son territoire, de l’Autriche-Hongrie reléguée dans les Balkans, et de la Russie empêtrée dans ses troubles prérévolutionnaires. L’ascension
de l’Allemagne insatisfaite fait passer le système international d’une phase d’ordre à une phase de transition, suite à la tendance vers la parité entre la puissance dominante descendante britannique et la puissance ascendante insatisfaite allemande, phase de transition qui débouche sur une guerre hégémonique en deux temps, la Première et la Seconde Guerre mondiale. De ces deux guerres, les États-Unis sortent vainqueurs. Et suite à l’affaiblissement définitif du Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale, et en partie sur invitation explicite de Winston Churchill dans son discours sur le « rideau de fer [qui] s’est abattu sur l’Europe », ils prennent le relais de celui-ci pour mettre sur pied la pax americana, vu qu’ils sont la puissance la plus forte des différents membres de la coalition
anti-hitlérienne. C’est cette suprématie américaine qui à son tour explique la stabilité à la fois de la guerre froide et de l’après-guerre froide – absence de toute guerre directe entre les deux grands, limitation des guerres d’ajustement en Corée ou au Viêtnam –, et qui est donc à l’origine de l’ordre international prévalant depuis 1945. La guerre froide est elle aussi un système unipolaire, à la fois parce que les États-Unis mettent sur pied un système international dont profitent les puissances satisfaites secondaires pratiquant à leur égard une politique de bandwagoning et non pas d’équilibre, à savoir le Royaume-Uni, la France, la République fédérale d’Allemagne (RFA) et le Japon, et
parce que l’Union soviétique, bien que puissance insatisfaite, n’a jamais été ce que A. F. K. Organski appelle un « contender » des États-Unis.

D’où la parfaite continuité entre la guerre froide et l’après-guerre froide dans la perspective de la problématique de la stabilité internationale contemporaine : la non-crédibilité du défi soviétique à l’hégémonie américaine fait de la chute du mur de Berlin et de l’effondrement de l’Union soviétique, sinon un non-événement, du moins un épiphénomène, car l’ordre international dû à l’hégémonie américaine prévaut depuis maintenant bientôt soixante ans, et non depuis une quinzaine d’années.
Cohérence logique et vérification empirique vont de pair : l’ordre multipolaire au sens normatif de stabilité est un oxymore, car dans la perspective de la Realpolitik que mène la France, l’ordre international est inconcevable sans déséquilibre unipolaire. Vouloir « construire un monde multipolaire » pour empêcher « le chaos politique » relève du vœu pieux . Ce qui ne veut pas dire qu’il faille souscrire à l’ordre existant ; mais si on veut le changer, ce n’est pas la multipolarité qu’il faut réclamer, ce sont les canons de la Realpolitik qu’il faut abandonner.



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